Utopie urbaine : demain, les Ekovores… / Place publique

Comment renouer, aux abords des villes, avec une production alimentaire locale, biologique et de saison? Comment créer une nouvelle complicité entre agriculteurs et consommateurs locaux ? L’élan généré par la démarche de consultation « Ma ville demain» nous a incités à concocter un projet sur mesure. Il part d’un rêve, d’un désir, celui de construire à Nantes un mode de vie durable, moins consumériste, moins dépendant des énergies fossiles, donnant une place plus importante à l’économie circulaire locale.

Pour des designers industriels, rompus à la conception de produits de consommation de diffusion internationale, ce virage peut paraître étonnant… Dans une économie mondialisée l’uniformisation gagne. Il est donc pertinent de penser nos singularités comme autant de facteurs d’attractivité pour notre territoire et d’inventer des modes de vie inédits au moyen d’équipements surprenant, prétextes à un futur Voyage à Nantes. C’est aussi cela, le travail du designer. Notre constat est simple, le design industriel, trop longtemps cantonné au service de la logique productiviste doit se mettre aussi aujourd’hui au service des villes pour créer et dessiner avec les populations des alternatives désirables sur des thèmes de première importance tel que l’alimentation.

L’écologie politique parait parfois contraignante, rébarbative, austère, passéiste, nous la voulons surprenante, gaie, source d’interactions sociales et d’emplois. Nous aimons explorer à contresens des modes, transformer les multiples contraintes d’un plan climat qui impose de réduire notre empreinte environnementale en un jeu pour les citadins.

La crise structurelle dans laquelle nous sommes plongés, nous pousse à regarder Nantes autrement en recherchant des solutions qui ont du sens. La dégradation de l’environnement ; la permanence d’une énergie chère ; la croissance de la spéculation sur les valeurs refuges : denrées alimentaires, matières premières, immobilier; la suprématie des échanges globalisés très peu écologiques… Tous ces facteurs doivent nous pousser à réinterroger le local, non pas pour se refermer mais bien pour expérimenter des approches circulaires collectives innovantes qui correspondent à une socio-géographie particulière et pour mieux les partager avec nos voisins habitants du monde.

Nantes a obtenu récemment le titre de capitale verte de l’Europe pour 2013. La démarche des Ateliers Climat menée avec 150 foyers n’est pas étrangère à ce succès. Ces expériences nantaises réussissent lorsqu’elles ont su emporter l’adhésion de la population. Il s’agit donc bien de prolonger cette démarche en apportant notre contribution au formidable défi social et environnemental qui est devant nous. C’est dans cet état d’esprit d’ouverture au monde et aux pratiques locales que nous avons imaginé le projet Les Ekovores.

Ce « projet-système » propose la création de quartiers fermiers. On y trouve, par exemple, des systèmes préfabriqués de fermes d’urgence pour la production en ceinture verte, des dispositifs urbagricoles installés dans les espaces publics, des moyens de transport pour la distribution des productions, des modules préfabriqués pour la transformation et la conservation des aliments, des mobiliers urbains pour valoriser des déchets organiques, une plateforme numérique pour l’échange de savoir-faire et l’orchestration savante du jardin.

Ces quartiers fermiers proposent une nouvelle symbiose: les productions organiques sont transformés en fertilisants servent à la production de légumes. Les déchets d’hier sont les fertilisants de demain.

Le poulailler urbain

Le coût de la collecte et du traitement des déchets incinérés est important pour la collectivité. Les Ekovores imaginent des solutions efficaces pour éviter ces dépenses. Depuis quelque temps déjà, la pesée embarquée et la facturation au poids avaient poussé les ménages au tri et à la limitation des déchets à la source. Ils abandonnent dorénavant les emballages inutiles dans les magasins afin de limiter leurs dépenses. Les déchets organiques, issus de la préparation des repas, et ce qui reste au fond des assiettes ne font pas exception. Il a donc été décidé de livrer deux poules à chaque habitant volontaire disposant d’un jardin. Chacune d’elle devient un outil formidable pour transformer les déchets organiques en cuisse de poulet et en œufs.

Toutefois, à l’approche des vacances, la SPA tire la sonnette d’alarme : les familles abandonnent leurs poules dans les rues, ne trouvant personne à qui les confier pendant la période estivale. La collectivité propose une solution de gardiennage collectif. Ainsi voient le jour les poulaillers Cocottes®. Monumentales cocottes, ces équipements sont le paradis de nos poules pendant l’été. Parcours 3D, soins vétérinaires d’excellence, chaque poule est dorlotée jusqu’au retour de ses propriétaires. Le reste de l’année, la Ville, dotée de son propre cheptel, maintient son service de réducteur de déchets organiques en échanges de bons œufs frais.

Le Père poule gère huit poulaillers et les fonds d’assiettes des mangeurs des huit Amap(1) dont il est responsable. Son activité est partagée entre l’entretien, le soin des animaux et des équipements et la collecte des déchets qu’il effectue au moyen d’un véhicule à propulsion humaine. La collecte est faite auprès des cantines, des restaurants et des particuliers. Le véhicule de collecte tient des permanences à proximité des lieux de passage: restaurants, rue commerçantes, écoles, etc. Le Père poule a l’œil averti : il n’accepte que les fonds d’assiettes frais du jour et rejette toute offre de déchets mal triés. Lors de chaque collecte, le Père poule consigne sur son registre le poids et le nom des généreux donateurs qui profiteront bientôt d’œufs frais en échange de leur geste.

La serre-tunnel

Les Ekovores installent des serres-tunnels pour pratiquer une déambulation maraîchère bucolique le long des rives de Loire. La voie sur berge a fait long feu, il est temps d’une reconquête ékovore à l’image des vergers publics de Lausanne, en Suisse. Ces serres publiques sont un espace de production et de solidarité où poussent des légumes et des fruits biologiques pour ceux qui vivent dans la précarité. Elles longent la rive Nord de la Loire sur plusieurs kilomètres.

À la belle saison, on peut manger sur place, grappiller sans gaspiller. Les jardiniers vous indiquent où cueillir. Le prix est libre. Il est toute fois d’usage de ne cueillir que le strict nécessaire pour le repas du jour. Les habitants peuvent se promener dans la serre-tunnel selon les indications, inspirées de la signalisation lumineuse des tunnels autoroutiers pour interdire ou autoriser la circulation sur certaines voies. Les jardiniers peuvent ainsi travailler sereinement dans les allées alors que le cheminement des promeneurs s’effectue sur les voies adjacentes. Chacun peut ainsi faire son footing au milieu du thym, du basilic et du céleri.

Le composteur urbain

En suivant l’exemple de l’association nantaise Compostri, les Ekovores ont compris que le composteur de quartier était un excellent outil pour produire un compost de qualité et prisé des maraîchers locaux. La montée en température à 50° – 70° du tas de compost est l’outil d’excellence pour dégrader les composés organiques en humus sans tuer la vie microbienne. Depuis la Loi Compost contre nourriture instituée au tournant des années 2010, les ménages Ekovores sont incités à déposer leurs déchets organiques pour obtenir des points de réductions sur leurs abonnement Amap légumes.

Les composteurs de quartiers se multiplient car ils sont une véritable monnaie d’échange en nature. Sous la houlette d’un maître composteur assermenté qui veille à la bonne qualité des déchets compostés, ces dispositifs, ouverts à certaines heures, collectent les précieux déchets organiques des habitants. Chacun peut ainsi connaître sa production hebdomadaire en consultant son crédit compost sur le site Internet lesekovores.com

Le composteur présenté ici est abrité sous un auvent collecteur d’eau pluviale. L’eau collectée est utilisée pour maintenir un taux d’humidité correct du compost. Cet auvent crée un espace convivial ou les passants peuvent échanger quelques minutes. Les Ekovores ont compris que le système actuel de collecte et d’élimination des déchets représentait un coût important pour la collectivité. En moyenne, 30 % de chaque poubelle est constituée de déchets organiques valorisables localement et utiles aux maraîchers. Inutile donc d’encombrer les camions poubelles et les incinérateurs.

La création de composteurs en complémentarité avec des poulaillers de quartier peut générer une économie importante sur le budget déchets de la ville. Simulation à Nantes: en mettant à disposition deux poulaillers et deux composteurs pour 140 ménages, il faudrait 1200 kits pour imaginer le recyclage de tous les déchets organiques de l’agglomération. Ce matériel va-t-il saturer l’espace public? Non, car la ville dispose de centaines de ronds-points, de parcs, de voies vertes et de délaissés qui peuvent accepter l’implantation de poulaillers et de composteurs.

L’idée est-elle économiquement fantaisiste ? Non, car à Nantes c’est 67 millions d’euros par an qui sont dépensés pour la collecte et l’incinération des déchets des 500 000 habitants de la métropole. Les déchets organiques représentent 30 % de nos poubelles. Ils coûtent donc 22.7 millions d’euros par an !

Avec ce budget la collectivité peut investir dans les équipements de quartiers et les amortir sur plusieurs années. La collectivité peut proposer aux personnels de la collecte de se reconvertir progressivement en maîtres composteurs, Pères poules, ambassadeurs du tri… La collectivité peut progressivement abandonner l’usage des camions poubelles et fermer les incinérateurs. Ainsi, les économies offertes par ces installations peuvent offrir des emplois directs viables, réduire notre impact sur l’environnement (camions, incinération..) et offrir un compost de qualité aux agriculteurs locaux.

Des barges-marchés

Les Ekovores ont imaginé des barges-marchés pour transporter et distribuer au fil de l’eau la productions des maraîchers. Ici, le marché s’est installé pour quelques heures à proximité de l’île de Versailles pour proposer ensuite ses fruits et légumes dans le quartier de l’Éraudière avant de disparaître du plan d’eau. Les habitants des quartiers peuvent ainsi disposer, dans de nouveaux lieux, d’un marché biologique de proximité. L’espace public n’est pas encombré de camionnettes de livraison. Les clients peuvent s’y rendre facilement par le chemin de halage des bords de l’Erdre à vélo ou à pied, et ne pas louper leur rendez-vous hebdomadaire avec ce marché flottant.

Et comme de nombreux territoires agricoles bordent l’Erdre, pourquoi ne pas acheminer les denrées par voie fluviale ? Pour éviter les ruptures de charges dissuasives, les barges sont conçues pour former un marché flottant lorsqu’elles sont à quai. Ainsi, pas de montage-démontage du stand, pas de débarquement des productions, le client déambule directement sur la barge transformée en marché flottant. Peu à peu les barges se vident de leurs fruits et légumes frais et produits transformés, puis se chargent de containers de compost, de matières fertilisantes issues des toilettes sèches publiques et de bois de coupe de haies de jardins afin de profiter d’un paillage gratuit. Ces amendements, qui évitent l’utilisation d’engrais pétroliers, peuvent donc être réacheminées au moment du retour des barges vers les campagnes.

Le réservoir de façade

Les Ekovores valorisent les eaux pluviales pour l’arrosage des jardins au moyen de réservoirs de façade Le coût du traitement de l’eau est devenu prohibitif et les Ekovores cherchent à le réduire par tous les moyens. Il faut en priorité pousser la collectivité à renoncer à l’utilisation de l’eau potable pour les sanitaires, le lavage de l’espace public et l’arrosage. Les Ekovores commencent leur water-révolution.

En substituant aux descentes d’eau d’antan des stockeurs d’eau pluviales, ils permettent de limiter l’afflux d’eau dans les stations d’épuration en cas d’orage et d’offrir de l’eau gratuite pour les jardins du quartier et le nettoyage des rues. Le dispositif exige un entretien spécifique. Pour éviter de les endommager, il est nécessaire de les purger l’hiver. Au printemps, les châteaux d’eau domestiques reprennent du service avec leurs norias de cyclociternes. Les citernes s’installent simplement en lieu et place des descentes d’eau existantes. Boulonnées au sol et au mur les composants se superposent sans limite de hauteur jusqu’à la toiture.

Les ruches urbaines

Les Ekovores installent des ruches de ville pour accueillir les abeilles dans les quartiers Plantées au coeur des ronds-points, ces ruches sur pilotis offrent un refuge aux abeilles dont l’existence est dangereusement menacée par l’utilisation des pesticides en zone rurale. L’urbapiculteur, revêtu de sa combinaison, chausse ses échasses pour aller cueillir son miel. Gelée royale, gâteaux de miel deviennent accessibles localement. Butiné dans les jardins, dans les parcs et le long des boulevards arborés, ce miel toutes fleurs de ville est centrifugé et conditionné dans les mielleries de quartier, puis écoulé sur les marchés locaux.

Des toilettes sèches aériennes

Ce dispositif de toilettes sèches est aérien. Il n’a besoin ni d’adduction d’eau, ni d’égout pour fonctionner. Il s’installe facilement en ville, sans travaux d’aménagement de réseaux, en s’appuyant sur les arbres. Placé en toiture, l’éclairage est assuré par un petit panneau photovoltaïque. Sa déconnexion du sol permet d’identifier directement sa fonction de toilettes sèches et facilite l’accès au maître toilettes sèches pour la collecte des fertilisants.

Il est intéressant de collecter les urines séparément car elles représentent un potentiel azoté directement valorisable en agriculture. La capsule d’urine est remplie de paille pour éviter les émanations d’ammoniaque. Les capsules peuvent donc être interchangeables ou vidées par un dispositif de pompage.

La création d’un tel équipement doit intégrer la question de l’accès des handicapés par fauteuil roulant. À l’image des convoyeurs qui permettent l’accès à bord des trains, une variante du modèle présenté dotée d’un escalier élévateur, est à l’étude.

Et des emplois non délocalisables

Tous ces équipements génèrent des emplois locaux, des spécialités et des savoir-faire environnementaux d’excellence, qui sont au service d’une économie circulaire locale pour cultiver et transformer nos aliments, diffuser les savoirs et valoriser nos déchets biodégradables.

Ces activités sont parfois saisonnières et complémentaires. Ainsi, un apiculteur pourra aussi exercer l’activité de professeur luzerne, un maître composteur pourra, à la fois, élever des insectes auxiliaires tout en complétant sa semaine par une activité d’ambassadeur du tri en porte à porte.

Les Ekovores, un nouveau bassin d’emploi savant, agricole, urbain, et non délocalisable !

 

1. Association pour le maintien d’une agriculture paysanne : un système d’achat groupé de denrées agricoles en circuit court, sous contrat, entre un groupe de mangeurs et un agriculteur. Ce système assure un revenu stable au producteur et respecte un cahier des charges de qualité.