Nantes à l’heure du vert / MCD65

(extrait)
Par Matthieu Rescarte
www.poptronics.fr

Le «kit de survie» Ekovores
Le numérique, l’agence Faltazi est née dedans. Pionniers du prototypage rapide avec Monsieur Faltazi il y a déjà dix ans, Laurent Lebot et Victor Massip sont des designers pas tout à fait comme les autres. Faltazi dessine régulièrement aspirateurs et autres fers à repasser pour de grandes marques d’électroménager, mais ces deux moulins à parole ont une vision de leur métier nettement plus extensive, et militante. Après Ekokook en 2009, une cuisine écolo pensée pour la gestion optimale des déchets, ils ont présenté à la rentrée 2011 un projet très ambitieux, qui pourrait faire date.

Avec les Ekovores, ils imaginent carrément la ville de demain, fondée sur la gestion des ressources (et des déchets) et une agriculture qui généralise le circuit court entre producteurs de légumes et « mangeurs » – le mot consommateur n’appartient pas au vocabulaire de ces deux diplômés de l’Ensci, l’école parisienne de design industriel. «L’urbain est aujourd’hui déconnecté de la campagne. L’idée c’est de recréer des échanges avec la campagne avec les ceintures vertes et de sortir de l’agriculture pétrole (celle qui utilise pesticides et engrais et nécessite de longs et polluants transports, ndlr) avec un kit de survie fondé sur le circuit court entre le producteur et le mangeur », résume Laurent Lebot. Ekovores a mobilisé une équipe de quatre personnes pendant dix-huit mois, défrichant par étapes la problématique de la crise alimentaire annoncée. « Ça fait partie de ce qu’on s’offre grâce à notre travail sur les aspirateurs !, sourit Victor Massip. On a commencé par six mois d’analyse de contexte. On a d’abord regardé du côté des tours végétales par exemple, avant de se rendre compte qu’elles étaient très consommatrices d’énergie. On s’est donc plutôt intéressés à la ceinture verte autour des villes: pour se nourrir, se tourner vers la périphérie immédiate. » « On était balbutiants sur l’agronomie, reprend son comparse. On a tâtonné et construit le sujet en convoquant un petit comité d’experts (ingénieurs agronomes, agriculteurs, maraîchers bios…). Tous les mois, on faisait une présentation de nos travaux pour les faire réagir et retirer du projet ce qui leur semblait trop fantaisiste ou inadapté. Sans parler des conférences et des films qu’on a dévorés, ou de l’émission “Terre à Terre” sur France Culture. Et évidemment, on a beaucoup lu. »

«Créer de l’image mentale»
Loin d’être utopique et encore moins hurluberlu, Ekovores s’appuie sur cette solide expertise et des travaux d’agronomes reconnus. Il se présente sous la forme d’une série de vidéos en ligne à la fois drôles et pédagos, qui déclinent tous les changements induits par l’arrivée de «l’urbagriculture ». « On pratique depuis des années le design industriel pur et dur au contact d’industriels… purs et durs. On a donc utilisé leurs outils formels et détourné les méthodes marketing qu’ils apprennent dans les écoles de commerce pour super-consumériser la planète au service d’une cause plus saine : rendre compréhensible et visible un futur écologiste, justifient les deux quadras. Et surtout, par un effet de contournement, les mettre à disposition du public et des politiques à six mois de la présidentielle. » Dans cette quarantaine de minutes d’images, les (bonnes) idées fusent : des jardins potagers flottants en bord de Loire, des poulaillers urbains pour fournir les œufs, des ruches citadines pour le miel, jusqu’aux toilettes sèches publiques à compost… Pas si utopique que ça à Nantes, où l’association Compostri a déjà installé 25 composteurs de quartier, ouverts à heures fixes et dont l’équilibre entre carbone et azote est contrôlé.

« On a voulu civiliser les produits pour faire sauter les blocages. Aujourd’hui, l’écologie est considérée comme quelque chose de trop contraignant, de moins confortable, reprend Laurent Lebot. Tous les objets liés à l’environnement sont de l’ordre du bricolage : ils manquent d’attractivité, d’accroche au niveau de l’œil. Par exemple, les toilettes sèches : les gens sont attirés par l’usage, mais le côté quatre planches branlantes et une bassine, il n’y a que les militants écolos qui ne sont pas effrayés ! Nous, nous voulons toucher Monsieur Tout-le-monde, l’engager à rêver de cet usage, en faisant des toilettes sèches un objet de séduction. Idem pour le poulailler urbain, qui a une force symbolique pour engager une forme de curiosité. C’est un totem : il entre dans la ville comme une sorte d’œuvre d’art, avec une fonction qui a du sens. On est rompu à l’exercice de l’usage des signes pour créer de l’image mentale. Un mot-clé c’est une entrée pour recréer de l’image, la mémorisation d’un geste ou d’un produit. On a simplement créé des portes pour qu’il soit plus facile d’entrer dans ce monde écologique. Un designer a de multiples compétences, mais aujourd’hui on l’utilise comme simple habilleur, comme enveloppeur de matériel technique. Notre métier est beaucoup plus fin que ça ! »

De l’urbapiculteur à l’ambassatrice
Le projet Ekovores est à ce titre exemplaire : tous les équipements et les modes de transports sont prévus, toute la filière pensée, de la généralisation des Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), pour lesquelles Faltazi a pensé des modules mobiles de distribution de légumes, histoire de recréer de l’échange entre agriculteurs et mangeurs, aux légumeries qui viennent se greffer sur les cuisines des cantines scolaires, en passant par un très ingénieux système de récupération des eaux de pluie. « On ne voulait pas travailler que sur le neuf : ce n’est que 1 % du renouvellement du bâti chaque année. Si on veut réduire les émissions de carbone rapidement, il faut penser des équipements qui peuvent venir s’apposer sur de l’ancien comme des greffes. » Le volet emploi n’est pas oublié non plus, avec une liste des nouveaux métiers créés par ce retour à l’agriculture locale : urbapiculteur, ambassatrice, amapeur, soupier, phytodoc, maître composteur… « Ce projet, qui bouscule deux gros systèmes en place (la grande distribution et la filière déchets) est réalisable : au Japon, la filière courte c’est 25 % du marché pour 0,5 % ici, rappelle Victor Massip. Et les agronomes assurent qu’on pourra nourrir toute la planète de cette façon. Avec l’agriculture- pétrole, Paris n’a aujourd’hui que trois jours de réserves… » « On voulait un lien avec la ville, reprend Laurent Lebot, avec des objets de production en ville pour la pédagogie, des serres maraîchères… Il y a 5 000 hectares de friches disponibles sur la métropole nantaise, qui sont laissées à la spéculation foncière. Nous voulons mettre du vert et de la vie dans les rues. Nantes est une ville fluviale avec un fleuve fantôme. À force de comblements, la Loire a été bouchée alors qu’au début des années 1920, on surnommait la ville “la petite Venise de l’Ouest”: l’île de Nantes était alors composée de douze îlots, la Loire était pleine de bateaux-taxis. Il y avait une vraie vie du fleuve qu’on veut lui redonner en l’habillant de jardins familiaux flottants, en allant au-delà de la simple végétalisation. »

«Le retour à l’hippomobile»
« On met nos capacités de designers industriels au profit d’une économie verte pour redessiner une ville et ses équipements dans une perspective de développement durable. On a encore pas mal de travail, notamment tous les modes de transports à dessiner : on prône la démotorisation, le retour à l’hippomobile et le low-tech, sans pour autant s’interdire des greffes électroniques. Parce qu’on n’est pas du tout des anti-électroniques », concluent-ils.

Pour l’heure, Ekovores est encore à l’état de projet : les plans existent, reste à trouver des financements. Mais «ça commence à bouger de ce côté-là : Nantes, capitale verte européenne 2013, a besoin de contenus ». Et la Ville a déjà pris contact avec les deux designers. Comme le dit Miles McKane depuis son jardin expérimental : « C’est sans doute l’héritage des Allumés, toute cette bande devenue l’équipe du Lieu Unique et de Voyage à Nantes. Ici, on peut avoir des idées assez décalées et s’entendre dire oui par les institutions. La Ville est à l’aise avec des gens créatifs. »